J'arrive dans le salon de l'appartement. J'ai trop peur d'allumer. Heureusement, quelques bougies finissent de se consumer sur la table, diffusant assez de lumiere pour m'aider dans ma fuite. Je n'ai jamais mis les pieds en ces lieux. Je ne reconnais rien. Ni ce grand salon, ni la cuisine américaine au fond, ni meme ce lustre immense pendu au dessus de ma tete. Les volets sont tirés. Impossible de savoir ou je suis, sinon a Paris a en juger par l'aspect des lieux : meubles Ikea, haut plafond, frise sur le mur, grandes fenetres...
J'ai l'agréable surprise de trouver mon sac et mes chaussures a l'entrée. J'enfile les unes et attrappe l'autre, a l'intérieur duquel ma montre indique 3h15 du matin. Alors que je m'apprete a me glisser au dehors, je m'arrete. Je ne peux pas partir comme ca. La curiosité est trop forte. Il faut que je sache. Sur la table du salon, j'avais repéré un bloc-note et des stylos. Je fais demi tour.
Je me saisis du bloc-note et dechire une page vierge pour laisser ces quelques mots : "MERCI DE ME RAPPELER. EVA", avec mon numéro de téléphone. Je laisse le message bien en évidence par dessus les autres feuilles qui se trouvent la. Quelque chose attire mon attention. On dirait mon écriture. Mais... mais... mais C'EST mon écriture.
A la lueur des trois bougies qui survivent, je dechiffre un titre sur la premiere page : "Journee du 6 novembre 2008". 6 novembre ?!? Entre le 5 et le 7 novembre ? Qu'est ce que j'ai bu quand j'ai écrit ça ? Le 6 novembre c'est dans deux semaines. N'est ce pas ? Je n'y comprends rien, mais ce n'est pas grave, j'embarque. Je mets toutes les feuilles dans mon sac. A tete reposée, chez moi, j'aurais tout le temps de lire et de comprendre. Pour le moment, ce qui compte, c'est de sortir d'ici.
Je m'execute. En fermant la porte derriere moi le plus délicatement possible, je me dis que je suis une idiote. J'aurais pu au moins fouiller un peu l'appartement pour trouver une photo, savoir chez qui j'avais atterri... mais bien sur, c'est ce que je me dis a peu pres trois milli-secondes apres avoir entendu le clic definitif de la porte. J'hésite : est ce que je sonne ?
Je me retrouve dans la rue sous des trombes d'eau a 3h30 du matin. La regle d'or veut que dans ces cas la, le temps d'attente standard - sans aucun doute homologué par l'Alliance de tous les Taxis de Paris - soit d'au moins une demie heure avant qu'un taxi ne pointe le bout de son nez. Cette fois ne fait pas exception : j'arrive a attirer l'attention de l'un d'eux apres trois quart d'heure (il a du vouloir rajouter le quart d'heure de politesse. C'est trop aimable. Fallait pas...non, non, j'insiste, fallait vraiment pas...). Entre temps, j'ai bien eu le temps de noter l'adresse, on ne sait jamais. Ca peut toujours servir. C'est dans le 5e. Mais qu'est ce que je pouvais bien faire de ce cote de la Seine ?
Me voila trempée de la tete aux pieds, grelottante, frissonnante. Si je rajoute a cela le fait que je ne sais pas comment je me suis retrouvée a 3h du matin dans les toilettes d'un inconnu, que mon chauffeur de taxi ne parle pas vraiment français et qu'il persiste a me faire écouter de la musique alternative - ou quelque chose d'alternatif a ce que l'on pourrait qualifier de "musique" - je pense alors pouvoir dire sans me tromper que j'ai connu des heures meilleures.
Je me console dans le trajet en me disant que je vais pouvoir lire ce que j'ai écrit. Et peut etre ainsi commencer a comprendre. La fameuse loi de Murphy - aussi connue sous le doux nom de "Loi de l'emmerdement maximum", celle qui insiste pour qu'un malheur n'arrive jamais seul et qui persiste a toujours faire tomber la tartine du coté beurré - en a voulu autrement. Toutes les feuilles récupérées chez mon inconnu, prometteuses d'explications salvatrices, sont devenues illisibles. La pluie a infiltré mon sac et trempé toutes les affaires qui se trouvaient dedans. Toutes.
Sinon, a part ca, tout va bien.
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