Saturday, January 3, 2009

28 - Nuit blanche

Je m'entends encore proposer a Eva de passer une nuit blanche chez moi, tous les deux, a se raconter nos vies dans le blanc des yeux. Si on ne se quitte pas, je ne vois pas comment on peut s'oublier. Ca a le mérite de lui remonter le moral. Elle partage mon optimisme de façade. Je me demande si on l'a déja fait : passer une nuit blanche ensemble. Je fais preuve d'un argumentaire remarquable pour la convaincre que non, que c'est la premiere - et ultime - tentative, tout en essayant de me convaincre moi aussi par la meme occasion.

Une longue nuit nous tend les bras. Avec Eva pour m'accompagner tout du long, je devrais m'attendre a me sentir le plus heureux des hommes. Au lieu de quoi, j'ai ces petites boules d'angoisse coincées un petit peu partout ou les boules d'angoisse ont l'habitude de se loger. Et si demain tout recommençait de zéro ? Et si... ? J'aborre les "si..." Surtout ceux-ci.

Pendant qu'Eva nous monte la table, je m'attaque au diner. On s'est mis d'accord : quitte a passer une nuit blanche, autant essayer de la rendre plaisante. Jouons le grand jeu. Soyons romantiques. Elle me rejoint dans la cuisine, nous flirtons. La salade prete, oubliant les accords mets - vins, je sors un Pauillac de ma cave a vins et nous nous rendons dans le salon, ou la table nous attend.

Eva a plié les serviettes... en forme de cygnes !

Le temps de me remettre de ma stupeur (quelle genre de personne apprend a faire des cygnes avec des serviettes ??? J'adore !), de baisser la lumiere, d'allumer les bougies et de mettre du Cafe del Mar en fond sonore et nous voici comme prévu : les yeux dans les yeux. Il m'est facile de me sentir a l'aise en sa présence. J'ai confiance en elle que je ne connais pas. Plus. Pas encore. Pas vraiment. Je sais juste que l'on partage quelque chose de fort.

Alors que nous nous racontons des anecdotes sur notre enfance, - peut etre pour nous convaincre que nous avons un passé dont nous nous souvenons - les petites boules d'angoisse se dissipent. Je crois que c'est la premiere fois que, dans la meme journée, je fais l'amour a une femme et que j'apprends a la connaitre... apres.

Et puis on parle de la pluie et beau temps. Sauf que, a part pour le temps d'aujourd'hui, le sujet est vite épuisé. Difficile de comparer avec les orages de la semaine derniere, la grisaille d'hier ou la pluie de lundi quand on ne s'en souvient pas - meme si, habitant Paris, nous avons une bonne idée globale du genre de temps qu'il a du faire...

Alors nous enchainons sur la politique. Mais la, le meme probleme se pose a nous. Obama Président, ca vous tient en haleine au comptoire du café d'en bas quand vous suivez les coups bas de chaque candidat pendant les semaines qui précedent l'élection. Connaitre le vainqueur, au fond, tout le monde s'en fiche. L'important c'est la course. Nous avons raté tout le croustillant qui donne sujet a discussion.

Eva pointe vers ma chaine Hifi et me demande qui joue. Je le lui dis. Sans la moindre retenue, mais avec un gout d'expert, elle me dit que... comment dit elle déja ? Ah oui... elle me dit que "c'est de la merde". Ca me fait rire. Je ne peux qu'acquiescer. C'est ce qu'on appelle de la musique pour ne pas écouter... je me leve et remplace Café del Mar par Armstrong. Elle ne peut pas ne pas aimer... elle a l'air satisfaite.

J'apprends qu'Eva et moi partageons un gout prononcé pour les voyages. Apres une énumération laborieuse (n'oublions pas que nous avons toute la nuit) nous en arrivons a la conclusion suivante : 53 a 46. Elle gagne. Pour la rattraper, je lui dis que j'adorerais visiter certains pays avec elle...au hasard, ceux qu'elle a déja vus et qui me sont encore inconnus. Cela implique que l'on puisse établir des projets sur plus de 24 heures. Post It.

C'est Eva qui a eu l'idée des Post It. Cette nuit, nous allons tout noter. Ce qu'il faut retenir, ce qu'on a fait, ce qu'on ferait, ce dont on se souvient, ce qu'il faut vérifier, ce a quoi l'on pense. Tout ce qui nous passe par la tete, tant qu'on en a encore une. Nous ferons une copie pour l'autre avant de se quitter demain matin. Chacun son pense-bete.

Nous comparons nos anecdotes de voyages et nous amusons des expériences vécues similaires : la non prédictibilité des temps de transport au Laos, la conduite inconsciente des vietnamiens, le mango-sticky rice en Thailande, les crachats permanents des chinois, le "No worries" des australiens et leur Vegemite immonde, les paysages du Seigneur des Anneaux a vous couper le souffle en Nouvelle-Zelande. La meme chose en mieux en Patagonie. La beauté du tango, de la Boca, des steacks et de la population locale (fille ou garcon) en Argentine, le pisco Sour au Chili, la Caipirinha, Iguazu et les Churrasquerias au Brésil, le sentiment d'etre peu de chose au coeur du Salar d'Uyuni en Bolivie, les marches, les marches et les marches pour grimper le Machu Pichu au Pérou, les rabateurs et les langoustes a Cuba, les temples Incas au Mexique, les americains aux Etats Unis, les décevantes chutes du Niagara - aussi bien canadiennes qu'americaines, les dangers de Johannesburg, la variété des paysages désertiques namibiens, ou encore la chance d'etre Européen et de pouvoir aller dans une cinquantaine (soixantaine ? Plus ?) de pays a moins de trois heures de vol ou que l'on se trouve.

Il faut vraiment que l'on voyage ensemble. Je lui explique que je ne peux pas voyager sans un livre, n'importe lequel, pourvu que j'aie de quoi nourir mes yeux. Quitte a échanger mon livre contre n'importe lequel avec le premier inconnu venu. Elle me demande ce que je suis en train de lire. Je commence a lui raconter Hypérion de Dan Simmons. L'histoire de ces sept pélerins réunis pour rencontrer le gritche, un monstre d'acier menaçant. Je m'arrete de raconter Hypérion quand je me souviens de ce qui arrive a Rachel, la fille de Sol. Prise dans les marées anenthropiques, Rachel avance a reculons dans le temps et rajeunit d'un jour toutes les 24 heures avec la mémoire diminuée de son age tronqué. J'épargne a Eva ce détail.

Comme nous avançons au coeur de la nuit, nous commençons a vraiment nous connaitre. A vraiment nous plaire. Pour nous tenir éveillés, je ne vois alors qu'une seule chose a faire que je propose a Eva. Elle accepte avec plaisir...

No comments:

Post a Comment