Je suis Gérard a l'intérieur de chez lui. Son immeuble est bien a deux pas du café dans lequel je me suis arretée ce matin. Aucun doute. J'ai meme fait signe au garcon de ce matin qui était toujours de service.
Tout ici est rangé, bien ordonné. Je dois enlever mes chaussures a l'entrée. Les canapés en cuir font face a la télévision - un écran plat géant - dans une symétrie presque génante. Pas la moindre trace de chips ou de cadavre de biere qui traineraient. La moquette est impeccable, dans un style minimaliste d'absence de couleur. L'énorme lustre est de trop. Telle une boule disco, il occupe un espace démesuré au dessus de nos tetes. Mais sinon, l'ensemble est homogene et plutot de bon gout.
La cuisine est une cuisine de compétition. Aérée, propre, ultra équipée. Tout l'éléctronique dont peut rever une cuisine se trouve sous mes yeux. De la machine a expresso avec son moulin a grain électrique au réfrégirateur qui passe les commandes tout seul au fur et a mesure qu'il se vide, en passant par les plaques électriques qui n'émettent plus de chaleur une fois éteintes, tout est la. Des dizaines de tupperwares bien alignées sont agencés le long du mur. Sur chacun d'eux, une étiquette imprimée permet de les différencier : sucre, farine, épices en tout genre...
Si j'ai appris que Monsieur est un maniaque du rangement, l'appartement, hélas, ne m'apprend absolument rien sur mon passé : aucun souvenir ne refait surface. J'hésite a partager la mauvaise nouvelle avec Gérard qui doit vivre le meme calvaire que moi.
- Tu me fais un café ?
On a eu le temps de parler un peu dans le métro et de passer au tutoiement.
- Certainement. Alors, tu te rappelles de quelque chose ?
- Trop tot pour le dire. Je peux jeter un oeil dans ta chambre ?
- Je t'en prie. C'est la porte au bout du couloir.
La chambre est aussi ordonnée que l'ensemble de l'appartement : un lit futon, de grands placards vitrés qui font toute la hauteur de la piece, un bureau vierge. Rien ne dépasse. Tout est carré. Je soupconne Gérard d'avoir des origines allemandes. Sur la table basse, je trouve, posés, une bouteille d'eau et un livre de science fiction qui déteint avec le paysage. J'aurais imaginé un livre japonais ou un recueil de poemes, quelque chose de zen et rigoureux. Pas une fiction chaotique sans rapport avec le réel.
En faisant le tour de la salle de bain d'une blancheur immaculée, je ne trouve rien qui m'aide a recouvrer la memoire. Mais je découvre quelque chose que je dois partager avec Gérard.
- Gérard ? Quand te souviens tu avoir fait l'amour pour la derniere fois ?
- Euh...c'est délicat comme question...
- OK, je vais t'aider...c'est plutot un jour, une semaine, un mois, un trimestre, un an ou ne se prononce pas ?
- Je dirais que c'est de l'ordre du trimestre. Pourquoi ?
- J'ai une bonne nouvelle pour toi. C'est beaucoup plus récent. J'ai trouvé ca dans la poubelle de ta salle de bain.
- Un préservatif ?
- Usagé. Affirmatif.
- Ca veut dire que...?
Bien sur que ca veut dire que... et je ne sais pas quoi en penser.
- Tu sais ce qu'on dit sur la mémoire. Qu'en revivant un moment fort, il est possible que ca revienne. La thérapie par le choc.
- Oui. Et tu penses a quelque chose en particulier ?
- A la meme chose que toi, mais pas tout a fait pour les memes raisons...
Je me surprends a lui dire ca. Je ne le connais pas. En tout cas, je ne me souviens pas le connaitre. Et voila que je lui propose de... ca ne me ressemble pas.
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